Note de lecture : “KaydDhaqan” : Une véritable mine surle patrimoine culturel du peuple Somali  

Actualité 04 février 2026 1 Vues
 Note de lecture : “KaydDhaqan” : Une véritable mine surle patrimoine culturel du peuple Somali  

Dans un monde en perpétuelle mutation, où la modernité emporte souvent avec elle les traditions ancestrales, certains ouvrages s’imposent comme de véritables gardiens du patrimoine culturel. ‘‘KaydDhaqan’’ fait partie de ceux-là. Écrit en langue somalie, cet ouvrage constitue une véritable mine d’informations sur le patrimoine matériel et immatériel du peuple somali. Son auteur, Ahmed Kawrah Absieh, plus connu sous le pseudonyme « Gabyaaye », qui signifie le barde ou le poète, y offre une plongée rare et profonde dans l’univers culturel d’un peuple dont la mémoire repose depuis des siècles sur la transmission orale. En fixant sur le papier ce patrimoine matériel et immatériel, il inscrit la culture et le mode de vie de ce peuple nomade dans une temporalité durable, accessible aux générations futures.

Paru en 2024, cet ouvrage en langue somalie de 163 pages consigne avec élégance et rigueur les trésors d’un patrimoine matériel et immatériel ancestral. « KaydDhaqan », que l’on pourrait traduire littéralement par Réserve culturelle, est un recueil qui recense, d’une part, les objets et instruments qui accompagnaient le quotidien du peuple nomade Somal, et, d’autre part, les pratiques, contes, danses et poésies qui ont façonné l’identité de cette population de la région Est du continent africain. L’ouvrage s’organise en cinq grands chapitres, chacun consacré à une dimension fondamentale de la vie pastorale, socle de cette communauté.

Le premier chapitre constitue une immersion dans le quotidien des pasteurs nomades. Ahmed Kawrah y recense les objets et instruments qui accompagnaient chaque instant de la vie : calebasses pour conserver le lait, outillages pour la fabrique des souliers, des ustensiles et des  éléments servant à bâtir les habitations traditionnelles.

Ces outils, façonnés à partir de ressources naturelles telles que le bois ou le cuir, témoignent d’un savoir-faire parfaitement adapté à un environnement aride. Au-delà de leur usage pratique, ils incarnent le mode de vie d’un peuple vivant en symbiose avec la nature.

L’auteur consacre également une place centrale au bétail, qu’il a qualifié dans son recueil parmi ‘‘les cinq richesses du monde’’, véritable pilier de la vie nomade et source de subsistance, de prestige et de stabilité économique.

Dans le deuxième chapitre, l’auteur révèle toute la puissance des expressions artistiques populaires. Les danses folkloriques et les chants traditionnels, loin d’être de simples distractions, constituent le cœur battant de la vie communautaire. Ils rythment les mariages, célèbrent les saisons et accompagnent les rites de passage.

À travers des descriptions détaillées, l’auteur Ahmed Kawrah fait revivre ces moments festifs, empreints d’émotion et de cohésion sociale. Le chant, dans la culture somalie, est une archive orale, un vecteur de mémoire et de transmission. Les paroles chantées traversent le temps, portant avec elles les histoires, les valeurs et la fierté d’un peuple.

Le troisième chapitre transporte le lecteur dans l’univers des veillées nomades, lorsque la parole des anciens éduquait et captivait à la fois. Ces contes, transmis de bouche à oreille, sont autant de leçons de vie. Les animaux de la savane — chacal, lion, gazelle — y tiennent souvent les premiers rôles, offrant aux enfants des figures allégoriques pour comprendre le courage, la ruse, la solidarité ou la sagesse.

Dans un autre chapitre, Ahmed Kawrah raconte l’histoire de trois jeunes personnages de l’imaginaire pastoral. Le récit, mêlant aventure, philosophie et transmission de valeurs, constitue une véritable épopée populaire.

À travers leurs péripéties, se dessinent les contours d’une société où la bravoure, l’ingéniosité et la solidarité sont érigées en vertus cardinales. Le dernier chapitre est entièrement consacré aux compositions de la poésie de l’auteur lui-même. Poète respecté et reconnu dans la région somalie, Gabyaaye y livre une série de textes lyriques d’une grande profondeur. Ses poèmes évoquent la beauté de la nature, la fierté d’un peuple nomade, mais aussi les bouleversements que le monde moderne impose aux traditions. L’auteur né en 1960 dans la localité de « Harmuukaale », dans la région de Sitti en Ethiopie, Ahmed Kawrah Absieh incarne la mémoire vivante de sa culture. Dès son plus jeune âge, il a été formé à l’école coranique avant de poursuivre des études classiques jusqu’au niveau du collège. Très tôt, il s’est démarqué par une intelligence vive et une passion indéfectible pour la culture somalie. Poète, il a sillonné de nombreuses régions habitées par des communautés somaliennes, participant à des festivals culturels et littéraires prestigieux. Ce long compagnonnage avec les traditions l’a conduit à compiler, dans ce livre, ce qu’il portait en lui depuis toujours : un savoir transmis par les anciens, enrichi par l’observation et l’expérience.

Ce qui frappe dans “KaydDhaqan”, c’est la volonté farouche de l’auteur de préserver ce patrimoine fragile face aux bouleversements contemporains. L’écriture, affirme-t-il, est le moyen le plus sûr et le plus durable pour transmettre le savoir. Son recueil intitulé KaydDhaqan constitue justement une réponse aux défis de l’oubli. Il s’inscrit en effet dans une dynamique mondiale de protection des patrimoines immatériels, répondant à l’un des grands enjeux de notre temps : la préservation du patrimoine culturel pour les générations futures. Bien que profondément ancré dans la culture somalie, KaydDhaqan s’adresse à tous ceux qui s’intéressent à la culture, aux chercheurs, aux enseignants, aux étudiants, mais aussi aux jeunes générations somaliennes désireuses de renouer avec leurs racines. Quiconque lira cet ouvrage y trouvera une source précieuse de savoirs authentiques, sur le mode de vie  de la communauté somalie de l’Afrique de l’Est.

Rachid Bayleh

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